Culture et histoire


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La chronique d'histoire de Quentin

N° 3: Restoring Hope : espoir rétabli ou retour de la tyrannie ?

En 1960, comme la plupart des pays africains, la Somalie accède à l’indépendance, fruit de la fusion entre les colonies italiennes et britanniques. La même année, Aden Abdullah Osman Daar prend le pouvoir, et tentera comme son successeur Abdirashid Ali Shermarke d’instaurer un régime démocratique. Malheureusement, comme dans certains pays fraîchement décolonisés, des tensions religieuses et politiques se font ressentir au sein même du pays.

Un état jeune et rapidement instable

Neuf ans après l’indépendance, un coup d’état militaire éclate. Le général Mohamed Siyaad Barre s’empare du pouvoir pour créer le régime dit de la République démocratique libre. Répression des forces politiques de l’opposition, contrôle des médias : 25 ans d’un gouvernement illégitime et violent ont entraînés la population à se diviser au gré des évolutions politiques et confessionnelles.

La résistance armée, incarnée par le SSDF (Somali Salvation Democratic Front) et le SNM (Somali National Movement), entre en action en 1988. Le SSDF s’empare de deux villes majeures de la Somalie en mai : Burao et Hargeysa (une des plus grosses villes du pays). Immédiatement, la révolution est réprimée par le régime, et les villes prises sont bombardées par le régime Siyaad (ce qui n’est pas sans rappeler la révolution réprimée en Syrie par Al-Assad).

Ce qui mit le feu aux poudres et alerta les puissances occidentales (jusqu’ici non intéressés par un énième conflit africain), c’est le massacre dit du stade de football. Le 6 juillet 1990, à la suite d’un discours controversé, un match de football tourne au massacre, faisant 61 morts et plus de 200 blessés. Dans les semaines qui suivent, des émeutes éclatent dans le pays pour la libération de prisonniers politiques, opposant les forces de police pro-gouvernementales et les manifestants.

Le 20 décembre 1990, la mobilisation générale est déclarée. Les massacres s’enchaînent, comme celui d’un camp de réfugiés Éthiopiens faisant 600 morts.

Le 27 janvier 1991 est une date clé : les rebelles prennent le contrôle du palais présidentiel. L’United Somali Congress nomme Ali Mahdi Mohamed, qui sera renversé par Mohammed Farah Aidid, un général qui prétendait à son poste.

Les débuts de l'intervention humanitaire de l'ONU

C'est dans ce contexte de tensions internes et de massacres que l'ONU décide d'intervenir, afin de mettre fin à une guerre civile de plus en plus violente. Le 23 janvier1992 est voté un embargo sur les armes à destination de la Somalie. Cet embargo n'empêchera les seigneurs de guerre locaux de se servir dans les caches d'arme de l'ancien régime en fuite.

Mais un autre problème commence à surgir: les observateurs de l'ONU ont remarqué une pénurie grandissante de vivres et de médicaments, causant des centaines de morts. Les réserves de nourriture sont constamment pillées par les rebelles. La première décision de l'ONU sera donc d'apporter une aide humanitaire aux populations locales: le 12 août, il sera décidé de protéger ces convois humanitaires grâce à 500 hommes, en raison du vol de 200 tonnes de nourriture par les bandes armées.

Cette opération humanitaire est baptisée "provide relief", et est permise grâce aux européens et américains, et encadrée par le Programme Alimentaire Mondiale. Ce nombre de casques bleus sera rapidement porté à 3500, au vu de la nécessité grandissante de protéger les convois humanitaires.

"Restoring Hope", ou la tentative onusienne pour mettre fin au conflit par la force

Toujours dans le but de rétablir l'ordre en Somalie, ainsi que pour protéger les populations victimes de la guerre civile, l'ONU autorise le déploiement d'une force de 30 000 soldats. Le 1er décembre 1992, l'opération "Restoring Hope" est placée sous le commandement américain.

C'est le 10 décembre que cette force entrera en action, avec un débarquement américain qui se soldera par la prise du port et de l'aéroport de Mogadiscio. Les forces de l'ONU ont enfin un accès direct et sécurisé à la capitale, source des conflits et théâtre des batailles les plus sanglantes. Au début de 1993, les effectifs occidentaux en Somalie s'élèvent à 28 000 hommes, dont 20 000 américains. Les grands moyens sont mis en œuvre, surtout du côté des américains qui mobilisent des forces conséquentes: AC-130 gunship, hélicoptères de combat en nombre, compagnies d'artillerie, infanterie motorisée de qualité... La 1ère puissance militaire du monde entend bien prouver que le rapport de force penche en sa faveur.

Mohamed Farah Aidid reste l'ennemi numéro un de la coalition. En sa qualité de général, il dresse les États Unis en ennemis de la Somalie, et encourage les attaques contre ses soldats.

Le 4 mai 1993, face à l'anti-américanisme du pays, l'ONU reprend les rennes de l'opération. Mais des dérapages sont perpétrés par les forces de la coalition, comme la répression violente d'une manifestation, faisant 14 morts. Dans le pays, des voix se lèvent contre l'interventionnisme de l'institution, considérée par certains comme de l'ingérence. Ce qui avait commencé par une aide humanitaire bienvenue se transforme en une guérilla urbaine incontrôlable tournant à l'avantage des rebelles.

Les 3 et 4 octobre, 2 hélicoptères américains sont abattus, et 12 américains tués. Le film Black Hawk Down montrera la volonté américaine de gagner cette bataille de Mogadiscio à tout prix, au prix d'efforts surhumains. Les corps de soldats tués seront traînés dans la rue devant une foule scandant des slogans anti-coalition. Les souvenirs du bourbier vietnamien remontent, et l'intervention américaine qui se devait à la base rapide et sans difficultés devient impopulaire dans les pays occidentaux. Cette date est également très importante, car elle marque un tournant dans la vision de cette guerre, et entraînera le départ de la coalition qui ne veut pas d'autre "4 octobre".

En attendant, le général Aidid reste introuvable malgré tous les efforts de l'ONU. A tel point que le 11 octobre, les États Unis font un premier pas diplomatique en engageant des négociations avec des représentant de Aidid.

C'est à compter de cette date que le nombre de casques bleus diminue en Somalie. Les troupes de la coalition quittent peu à peu le pays, laissant de plus en plus de marge de manœuvre aux troupes du général pour affirmer sa supériorité sur le pays. Les combats continuent avec les troupes alliés d'Ali Mahdî, soutenus par les États Unis, avec qui Aidid avait pourtant signé un traité de paix.

Une démocratisation officielle, mais une division effective du pays

L'opération Restoring Hope a été largement relayée par les médias. La planète pouvait voir, presque en temps réel les images de cette guerre presque perdue d'avance: les ennemis se battaient à domicile, et la population était déjà en partie anti-américaine.

Des années après, des rapports dévoilés au public ont montré l'inaction bureaucratique de l'ONU en terme d'aides humanitaires, l'institution ayant été largement surpassée par la quantité de vivres à fournir et le manque de réactivité des dirigeants.

Mohamed Farah Aidid trouve la mort le 2 août 1996, alors que les combats avaient repris entre ses forces et celle de Mahdî. Les combats s'intensifient dans la capitale, et les zones sécurisées par l'ONU retombent aux mains des seigneurs de guerre, élargissant les zones de combat. Sans le contrôle des Nations Unies, les pays voisins s'affrontent en Somalie de manière diplomatique, via des conflits d'intérêts. L’Éthiopie intervient avec son armée en 1998, l’Égypte et la Ligue Arabe œuvrent pour l'unification d'un pays où déjà des sécessions éclatent, entraînant la création du Puntand, du Hiranland, du Jubaland et du Somaliland (qui avait déjà annoncé sa volonté d'indépendance).

En 2000, un parlement et un président sont nommés, et résident durant 2 mois à Djibouti, à l'écart des conflits. Ce gouvernement, même embryonnaire et non représentatif de toutes les communautés composant la Somalie, est rapidement accepté par l'ONU et acquiert une reconnaissance à l'international. Les places à l'ONU et à la Ligue Arabe (organisme de défense et de diplomatie d’États Arabes) sont également acquises.

Néanmoins, les combats sont toujours présents, même si leur intensité et leur dimension sont moindres. L'économie somalienne est inexistante. Aujourd'hui encore, le gouvernement est incapable de faire face à la montée de mouvements de piraterie composés d'anciens pêcheurs, et des milices en quête de pouvoir tentant chaque jour de déstabiliser un gouvernement impuissant.

Quentin PuyjalineT - 12/2016